© N. Buchanan

Personne n’est à l’abri. Méfiez-vous, sans même que vous vous en rendiez compte, cela peut vous tomber dessus. Sournoisement, sans prévenir, alors que l’on se croit loin de tout ça.

On commence par une petite dose et puis on l’augmente. Toujours un peu plus. Et quand on prend conscience du problème, il est déjà trop tard. Je me suis fait avoir. Et pourtant, je n’avais aucune raison d’être sur mes gardes. Moi, le footeux gardien de but qui arrivais volontairement en retard aux entraînements pour éviter de courir les trois tours de terrain en échauffement, comment aurais-je pu imaginer qu’un jour je me retrouverais au départ de courses comme le Marathon des Sables, la Diagonale des Fous, l’UTMB et quelques autres plaisanteries de ce genre ?

Tout commence par un pari, ou un défi personnel, je ne sais plus trop. Et si je faisais le Paris-Versailles ? Seize kilomètres ? Même pas peur. Je me souviens encore du jour où autour de mon terrain de foot au fin fond de la Champagne dont j’avais précisément mesuré la longueur (90m) et la largeur (45m), j’avais réussi à faire 30 tours sans m’arrêter et sans couper dans les coins. Un « half Paris-Versailles », examen de passage réussi pour valider ce qui m’apparaissait alors comme une aventure. La côte des Gardes de Meudon et cette interminable ligne droite d’arrivée en faux-plat et au bout l’envie d’aller voir un peu plus loin. Deux ou trois semaines pour se remettre et on se retrouve au départ des 20km de Paris – parenthèse : à l’époque, pas besoin de s’inscrire six mois à l’avance pour avoir un dossard. Six mois plus tard, j’étais sur les Champs-Elysées, dossard du Marathon de Paris sur le torse. Troisième course de ma vie, troisième perfusion d’adrénaline et 3h58’59’’ plus tard la sensation de faire partie du clan des « vrais » coureurs à pied. Marathonien ! ça en jette non ?

Illustration de N. Buchanan
© N. Buchanan

Après, c’est un peu la spirale que certains connaissent bien. On se met à acheter des magazines spécialisés, à regarder des vidéos sur le net et à guetter le moindre reportage sur une des nombreuses courses dans le monde qui se revendiquent comme « la-course-la-plus-dure-du-monde » justement. On croise ceux que l’on croit alors être devenus des surhommes, on les envie presque quand on voit les gros plans sur leurs ampoules et qu’on les voit grimacer de douleur. Et s’ils se mettent à pleurer ou à crier, c’est carrément l’extase. Bref, j’avais mis le doigt de pied dans l’engrenage et je n’étais pas prêt d’en sortir. Découverte de l’ultra qui ne portait pas encore ce nom. Sparnatrail, 6000D, Ultra 6000D, Diagonale des Fous, toujours plus long, toujours plus dur. Toujours plus de ces courbatures qui vous font vous sentir vivant. Et voilà comment on se retrouve sur la place de l’église à Chamonix pour l’UTMB, avec Vangelis dans les tympans et le Mont-Blanc en fond d’écran. Cette année-là, en 2010, la météo a décidé d’abréger la balade. À peine quelques heures d’évasion dans la montagne. Même pas le temps de souffrir, même pas le temps d’entrer dans cette autre dimension bien connue des coureurs d’ultra où le cœur et les tripes prennent le relais du physique. Une dimension avec en plus des montagnes à gravir et à descendre, de véritables tempêtes cérébrales à traverser avant de retrouver la quiétude recherchée.

Histoire de se diversifier, je n’ai bien évidemment pas pu résister à la tentation triathlon Ironman : 3,8km de natation, 180km de vélo et un marathon pour nous achever. Elle est pas belle la vie ? Sur Youtube, j’ai revu les images de Julie Moss, sur la course d’Hawaï en 1982, titubant sur les derniers mètres avant de franchir la ligne d’arrivée à quatre pattes. Elle rampait. Je l’enviais. C’est fou. On m’avait dit « tu verras, c’est surtout du mental ». Alors forcément, je ne me suis jamais trop entraîné. Même pas 2000km de vélo dans l’année avant de me lancer sur un Ironman, une diététique où le BigMac tenait une part au moins aussi important que les concombres et carottes râpées, mais puisque c’est le mental qui compte, autant se faire plaisir. Le plus incroyable, c’est que ça a marché. Les tee-shirts et les médailles de finishers se sont empilés dans les tiroirs. Alors pourquoi ? Pourquoi glisser peu à peu vers cette démesure ? Je me suis souvent posé la question. Y répondre par le traditionnel « repousser mes limites » serait sans doute un peu simple voire même simpliste et malhonnête.

Il faut (se) l’avouer, le regard des autres est gratifiant. Glisser dans une conversation que l’on a couru le Marathon des Sables ou l’UTMB fait toujours son effet auprès d’un public averti. Et pour les publics moins avertis, il suffit de décrire la distance, le dénivelé ou le temps passé à courir – du moins à avancer – non stop, sans oublier d’ajouter « une des courses les plus dures du monde », pour voir jaillir la petite lumière d’admiration dans le regard de l’auditoire. De quoi faire frétiller l’ego. Sans être médecin, l’histoire de la sécrétion d’endomorphines est sans doute aussi une réalité. Et puis peut-être est-ce aussi le moyen de se prouver quelque chose ou de prouver à d’autres. Un étudiant en psychologie se régalerait probablement à faire une thèse sur les motivations des coureurs d’ultra. Si vous avez des infos, envoyez-moi la copie.

Aujourd’hui, les années ont passé, mon corps a vieilli et me fait chaque jour sentir un peu plus violemment que ma philosophie du « plutôt la démesure à la demi-mesure », n’est pas sans conséquence. Mais je rêve encore de l’Otillo, cette épreuve disputée dans l’archipel de Stockholm où les participants alternent course à pied et natation. Je rêve encore d’extrême du côté du triathlon avec des mythes comme le Norseman ou le Swissman. Je continue de m’émerveiller à chaque fois que je regarde l’Intérieur Sport diffusé sur Canal + consacré à la Barkley (pas de site web sur cette épreuve, désolé). Mais j’ai aussi compris que ce n’est pas toujours la taille qui compte ; que le nombre de kilomètres et l’accumulation de dénivelé ne sont pas forcément proportionnels au plaisir ressenti sur la ligne d’arrivée.

Même si la souffrance est devenue un argument de vente sur le mode « venez chez nous, vous allez en baver », certains organisateurs sont restés fidèles aux vieilles valeurs de convivialité, de plaisir. Grâce leur soit rendue. Il n’existe pas de petites ou de grandes courses, il n’y a pas forcément besoin d’en avoir bavé pour être un – vrai – coureur heureux. J’ai fini par le comprendre et l’admettre. Peut-être la maturité. A 46 ans, il était temps.