Devoir arrêter sa préparation marathon après six semaines d’entraînement et à quinze jours de la course, c’est quelque chose que je ne souhaite à personne. » Maxime, 35 ans, en aurait presque les larmes aux yeux : « Le ciel vous tombe sur la tête. Des semaines d’efforts balayés en quelques jours, un objectif fixé depuis des mois à oublier en un claquement de doigt. » Tendinite, aponévrose, périostite, fracture de fatigue… des compagnons de galère que les coureurs connaissent bien, malheureusement. Les noms sont peut-être différents, mais les conséquences sont souvent les mêmes : un repos forcé et une condamnation à la sédentarité, autant dire une saison en enfer. Mais le plus terrible avec la blessure, c’est qu’elle arrive toujours au mauvais moment : « C’est précisément lorsque nous atteignons un pic de forme que la blessure peut survenir, explique Fernand Kolbeck, plusieurs fois champion de France de marathon et entraîneur. Il faut savoir lever le pied à temps, et ne jamais en faire trop. Nous oublions souvent d’écouter les signaux d’alerte envoyés par le corps. Et c’est alors trop tard. »

LE REPOS FORCE, PREMIÈRE EPREUVE

Une fois la douleur installée, le coureur entame un parcours de santé vécu comme une galère sans nom, et commence par la même occasion à creuser le trou de la Sécurité sociale. Médecin du sport, examens, spécialistes, kinésithérapeute… notre sportif diminué va compenser son besoin de courir par un appétit boulimique d’information. Tous les conseils sont les bienvenus (même les pires) pour guérir et courir le plus vite possible. Or, le problème avec un sport traumatisant comme la course à pied, c’est la répétition du geste. Une large majorité des blessures est directement causée par une sur-sollicitation tendineuse ou articulaire. Et malheureusement la formule est toujours à peu près la même : pour guérir, il faut d’abord réduire le geste, et donc diminuer, voire arrêter la course. Pour le sportif blessé, le problème devient alors quasi métaphysique. Car après quelques jours d’arrêt forcé, le manque commence à se faire sentir : « La première semaine est la plus horrible, se souvient Maxime, on ressasse les entraînements ratés et l’objectif qui approche inexorablement. Mais l’espoir reste malgré tout chevillé au corps, la possibilité de pouvoir rechausser ses baskets reste toujours présente dans un coin de la tête. » « C’est un état très particulier, selon Philippe Rigaut, médecin du sport. D’une certaine manière, il n’y a pas pire sportif que le coureur. Il ferait tout pour pouvoir courir immédiatement. Il est souvent impossible de le raisonner, surtout lorsqu’un repos total lui est prescrit. »

CULTIVER LA PATIENCE

Si les coureurs chaussent leurs baskets, c’est généralement pour satisfaire un besoin. La course favorise la libération d’endorphines, « sorte d’hormones du bonheur » qui procurent un état de relative plénitude. Une fois qu’il a goûté à ce bien-être, notre coureur à toutes les chances de devenir accro : « La perspective d’un sevrage brutal est alors souvent vécue comme une véritable catastrophe. C’est comme si le monde s’écroulait. Un état de manque qui apparaît, du fait notamment de l’arrêt de la production d’endorphines, toujours selon Philippe Rigaut. Dans une certaine mesure, cela peut effectivement s’apparenter à une forme d’addiction. » Le coureur aura toujours beaucoup de mal à se raisonner, tiraillé entre l’envie de courir et la nécessité de devoir s’arrêter pour guérir. Pourtant il existe des solutions pour éviter de tourner en rond dans sa tête : « Pour compenser, le sportif blessé peut commencer une autre activité physique, en privilégiant un sport porté comme la natation ou le vélo, qui permettent de limiter la fonte musculaire et de conserver une certaine adaptation cardiovasculaire. » C’est aussi un moyen de continuer à produire ce fameux carburant, les endorphines.

- Publicité -

LA BLESSURE FAIT-ELLE PERDRE TOUS SES ACQUIS ?

Le coureur anxieux et diminué a souvent l’impression qu’il va perdre en quelques jours des qualités durement acquises au fil des entraînements : « Il est important de relativiser. On ne perd pas tous ses acquis en quelques semaines d’arrêt. Cela dépend de la morphologie de chacun. Il est difficile d’être précis, car chaque sportif est différent. Il possède son propre niveau, son expérience, ses capacités athlétiques et cardiovasculaires. » Ainsi, certains coureurs bien charpentés vont sans doute perdre un peu de masse musculaire, mais cette perte de poids peut aussi être compensée par une augmentation de la vitesse puisqu’ils sont plus légers. Si l’on prend par exemple un marathonien valant 2 heures 20minutes, après quatre semaines d’arrêt il ne reviendra pas tout de suite à un tel chrono, mais son niveau restera tout de même parmi les meilleurs sur la distance. A contrario, un coureur débutant, blessé après seulement six mois d’entraînement, repartira quasiment à zéro.

LA BAGUETTE MAGIQUE N’EXISTE PAS

Rares sont les coureurs ayant déjà passé plusieurs années sans souffrir à un moment ou à un autre d’une petite douleur. Il suffit d’ailleurs d’un bref passage dans un vestiaire après une course pour s’en apercevoir. Les conversations tournent majoritairement autour d’un bobo passé ou en devenir. La course est une activité traumatisante, c’est un fait. Ajoutez-y une addiction importante et vous obtenez un mélange explosif pour les nerfs du coureur. « Il faut savoir prendre du repos. Savoir s’arrêter quelques jours n’est jamais un mauvais calcul, cela vaut toujours mieux que de devoir stopper la course durant des semaines », conseille le sage Fernand Kolbeck. Sommeil, récupération, hydratation, progressivité dans le kilométrage et dans l’intensité, des conseils de bon sens, mais pas toujours évidents à appliquer. Surtout lorsque la progression est là et que les premières courses ont été cochées sur le calendrier. Éviter la blessure implique d’abord une bonne connaissance de soi. Lever le pied au bon moment, avant qu’il ne soit trop tard, cela s’apprend. Et si, malgré tout, un jour ou l’autre le mal se manifeste, essayez de prendre un peu de recul, et d’oublier la frustration du moment. Après tout, il ne s’agit que de course à pied. Vous verrez qu’un peu de détachement est un remède efficace pour guérir vite et pour ne pas laisser trop longtemps ses baskets au placard.